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La Baie et le Mont, vus par Paul Féval, 1877


« Si vous descendez de nuit la dernière côte de la route de Saint-Malo à Dol, entre Saint-Benoît-des-Ondes et Cancale, pour peu qu’il y ait un léger voile de brume sur le sol plat du marais, vous ne savez de quel côté de la digue est la grève, de quel côté la terre ferme. A droite et à gauche, c’est la même immensité morne et muette. Nul mouvement de terrain n’indique la campagne habitée ; vous diriez que la route court entre deux grandes mers.
(…)
C’est que les choses passées ont leurs spectres comme les hommes décédés ; c’est que la nuit époque le fantôme des mondes transformés aussi bien que les ombres humaines.
Où passe à présent le chemin, la mer roula ses flots rapides. Ce marais de Dol, aux moissons opulentes, qui étend à perte de vue son horizon de pommiers trapus, c’est une baie. Le mont Dol et Lillemer étaient deux îles, tout comme le mont Saint-Michel et Tombelène. Pour trouver le village, il fallait gagner les abords de Châteauneuf, où la mare de Saint-Coulman reste comme une protestation de la mer expulsée.
(...)
Au soleil, la digue fuit devant le voyageur, selon une ligne courbe qui attaque la terre ferme au village du Vivier. Pour quiconque est étranger à la mer, cette digue semble ou superflue, ou impuissante. Le bras d’eau est si loin et les marées sont si hautes ! Peut-on se figurer que cette ligne bleuâtre qui ferme l’horizon va s’enfler, glisser sur le sable marneux, franchir des lieues à venir !
(…)
Vers le centre de la courbe, on aperçoit au lointain, comme un mirage, le mont Saint-Michel et Tombelène. Huit lieues de grèves sont entre ce point de la digue et le Mont.
De ce lieu qui s’élève à peine de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, l’horizon est large comme au faîte des plus hautes montagnes. Au nord, c’est Cancale avec ses pêcheries qui courent en zigzag dans les lagunes ; à l’est, la chaîne des collines allant de Châteauneuf au bout du promontoire breton ; au sud-est, le magnifique château de Bonnaban, bâti avec l’or des flottes malouines et tombé depuis en de nobles mains ; au sud, le Marais, Dol, la ville druidique, le mont Dol, à l’ouest, les côtes normandes ; par delà Cherrueix, si connu des habitués de Chevet, et Pontorson, le vieux fief de Bertrand Du Guesclin.
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Ce sont d’étranges rivières que les cours d’eau qui sillonnent les grèves. Le Couesnon surtout, la rivière de Bretagne. Aucun fleuve ne tient son urne d’une main si capricieuse. Torrent aujourd’hui, humble ruisseau demain, le Couesnon étonne ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses fantaisies.
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Parfois en arrivant sur les bords du Couesnon, vous diriez un étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui s’est retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives, au milieu du lit, un étroit canal passe ; le Couesnon y coule en bavardant sur des galets. La veille sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de leur lit.
(…)
L’horizon vide se prolonge, s’étale et finit par fondre ses terrains crayeux dans la couleur jaune d’or plage. Le sol devient plus ferme, une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s’est retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l’une sur l’autre, se continuant indéfiniment par des plans indistincts se rident comme une ombre sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent s’amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés qu’on ne les voit plus, qu’on n’entend pas leur bruit, - mais je ne sais quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la solitude qui n’est peut-être que l’étourdissement de ce silence.
En face, devant vous, un grand rocher dresse, enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l’air. D’énormes contreforts qui retiennent les flancs de l’édifice s’appuient sur une pente abrupte d’où déroulent des quartiers de rocs et des bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent, quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et dominées par la masse brune de l’église clapotent leurs couleurs vives entre ces deux grandes teintes unies.
(…)
Bien haut planant à l’aise quand vous êtes ainsi à jouir d’autant d’étendue que n’en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez la mer, l’horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre, où, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille, avec ses trente-six contreforts géants et qu’un rire d’admiration vous crispe la bouche, tout coup, vous entendez dans l’air le bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte ses coups brusques, tous s’y mettent, c’est un vacarme. »

Paul Féval (1816-1887), La Fée des grèves, Œuvres, soigneusement revues et corrigées, Paris-Bruxelles, V. Palmé-G. Lebrocquy, 1877