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Combourg, vu par Gustave Flaubert, 1886


« Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l’autre côté dans la prairie. La terre le gagne, il s’y perd de plus en plus, il disparaîtra bientôt et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénuphars. La nuit tombait. Le château, flanqué de ses quatre tourelles, encadré dans sa verdure et dominant le village qu’il écrase, étendait sa grande masse sombre. Le soleil couchant, qui passait devant sans l’atteindre, le faisait paraître noir, et ses rayons, effleurant la surface du lac, allaient se perdre dans la brume, sur la cime violette des bois immobiles.
Assis sur l’herbe, au pied d’un chêne, nous lisions René. Nous étions devant ce lac où il contemplait l’hirondelle agile sur le roseau mobile, à l’ombre de ces bois où il poursuivait l’arc-en-ciel sur les collines pluvieuses ; nous écoulions ce frémissement de feuilles, ce bruit de l’eau sous la brise qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie éplorée des ennuis de sa jeunesse. A mesure que l’ombre tombait sur les pages du livre, l’amertume des phrases gagnait nos murs et nous fondions avec délices dans ce je ne sais quoi de large, de mélancolique et de doux. »

Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne) : accompagné de mélanges et fragments inédits, 1886