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Le pays de Fougères, vu par Jean Guéhenno, 1971


« Quand je pense à mon vieux pays, c’est maintenant toujours tel que, depuis des années, au commencement de l’été, venant de Paris, je l’aperçois sur la route des vacances, un peu après Ernée. C’est à la Pélerine qu’il commence, là où se livra en 1792 la fameuse bataille entre les Blancs et les Bleus que Balzac a racontée. C’est à la bordure des collines du Maine qu’on laisse derrière soi. Toute la Bretagne est là sous nos yeux, le bocage breton. Les champs, à mesure qu’on descend, deviennent plus petits, tous enclos de haies plantées d’arbres divers et, dans la perspective, toute la campagne a l’aspect d’une immense forêt. C’est un jeu de tous les verts jusqu’à l’horizon. Je retrouve le ciel et la terre de mes quinze ans, quand, les dimanches de printemps et d’été, j’allais à bicyclette, autour de Fougères, par ces chemins qui ne cessent de tourner et semblent ainsi sans issue, à Saint-Germain, au Châtelier, à Iné, à Fleurigné, à Parcé, à Javené, à Lécousse, et quelque fois, parti de grand matin jusqu’à Vitré, Avranches, le mont Saint-Michel, Saint-Malo, jusqu’à la mer. Fabuleuses expéditions ! Je retrouve la couleur de mon monde, un vaste paysage discret, nuancé comme un camaïeu, une certaine alternance d’ombre et de soleil, les grands nuages qui roulent dans le bleu du ciel comme de gros ballots de laine, les haies fleuries de campanule, les châtaigniers aux longues feuilles luisantes et tout étoilées d’or, les rochers moussus et noirs qui semblent ici et là avoir percé le tapis d’herbe, et ces ruisseaux étroits sur lesquels, enfant je faisais tourner mes moulins. A ce point de mon voyage, je m’arrête. Quelle paix, dès qu’on quitte la grand-route ! C’est toujours la même impression. Il me semble qu’à partir de là, la cote de la Pélerine descendue, je ne cesserai plus de m’enfoncer dans le passé et le silence. Je serai autre. Je serai dans ma plus ancienne âme, après tant d’années vécues. Si j’étais capable d’interpréter cet étrange silence, je saurais vraiment ce que j’ai été et ce que je suis. Je respire le même air qui fut celui de mon premier souffle. Sans doute cette première gorgée d’un certain air dans un certain coin du monde fonde-t-elle pour toujours l’intimité de chacun de nous avec son vieux pays.  »

Jean Guéhenno (1890-1978), Carnet d’un vieil écrivain, 1971