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Fougères, vu par Victor Hugo, 1836


« J’ai revu aujourd’hui la mer, mon cher Louis ; une pente me ramène là tous les ans. Elle m’est apparue à l’extrême horizon faisant sur les collines une ligne mince et verte comme la cassure d’un carreau de vitre. C’était entre Dol et Saint-Malo. Maintenant je suis à Saint-Malo ; j’ai couru en arrivant me jeter à la mer ; je m’y suis baigné, et je reviens vite vous écrire tout trempé de la salive du vieil océan.

Il faudra absolument que j’aille un jour vous arracher à votre belle et puissante œuvre, et que nous nous en venions tous deux voir toutes les grandes choses que je vois tout seul et que je verrai doubles avec vous. Vous savez comme nous étions heureux autrefois dans nos promenades du soir à travers ma plaine de Montrouge ! Que serait-ce avec cette plaine de flots sous les yeux ?

Une ville qu’il faut aussi que vous voyiez, et que vous voyiez avec moi, c’est Fougères ? Pardon de cette brusque transition ; mais je ne veux plus vous parler de la mer, je radoterais, et cette lettre aurait cent pages. Eh bien donc, je viens de Fougères comme La Fontaine revenait de Baruch, et je demanderais volontiers à chacun : avez-vous vu Fougères ? Toute cette Bretagne, au reste, vaut la peine d’être vue. Quelquefois dans une petite bourgade, comme Lassay, par exemple, vous trouvez tout à coup trois admirables châteaux dans le même tas. Pauvre Bretagne ! Qui a tout gardé, ses monuments, ses habitants, sa poésie et sa saleté, sa vieille couleur et sa vieille crasse par-dessus. Lavez les édifices, ils sont superbes ; quant aux Bretons, je vous défie de les laver. Souvent, dans un de ces beaux paysages de bruyères, sous des ormes qui se renversent lascivement, sous de grands chênes qui portent leurs immenses feuillages à bras tendu, dans un champ de genêts en fleurs du milieu duquel s’envole à votre passage une énorme corbeau verni qui reluit au soleil, vous avisez une charmante chaumière qui fume gaîment à travers le lierre et les rosiers ; vous admirez, vous entrez. Hélas ! Mon pauvre Louis, cette chaumière dorée est un affreux bouge breton où les cochons couchent pêle-mêle avec les Bretons. Il faut avouer que les cochons sont bien sales.
Je reviens de Fougères. Je veux absolument que vous voyiez Fougères. Figurez-vous une cuiller ; Grâce encore pour ce commencement absurde. La cuiller, c’est le château ; le manche, c’est la ville. Sur le château rongé de verdure, mettez sept tours, toutes diverses de forme, de hauteur et d’époque. Sur le manche de ma cuiller, entassez une complication inextricable de tours, de tourelles, de vieux murs féodaux chargés de vieilles chaumières, de pignons dentelés, de toits aigus, de croisées de pierre de balcons à jour, de mâchicoulis, de jardins en terrasses ; attachez ce château à cette ville et- posez le tout en pente et de travers dans une des plus vertes et des plus profondes vallées qu’il y ait. Coupez le tout avec les eaux vives et étroites du Couesnon sur lequel jappent nuit et jour quatre ou cinq moulins à eau. Faites fumer les toits, chanter les filles, crier les enfants, éclater les enclumes, vous avez Fougères ; qu’en dites-vous ?
C’est comme cela que vous la verrez quelque jour avec moi du haut de la plate-forme de l’église ; et puis vous la peindrez, mon Louis, et la copie sera plus belle que l’original.

Eh bien ! il y a dix villes comme cela en Bretagne, Vitré, Sainte Suzanne, Mayenne, Dinan, Lamballe, etc. ; et quand vous dites aux stupides bourgeois, qui sont les punaises de ces magnifiques logis, quand vous leur dites que leur ville est belle, charmante, admirable, ils ouvrent d’énormes yeux bêtes et vous prennent pour un fou. Le fait est que les Bretons ne comprennent rien à la Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux !

J’ai voulu vous écrire parce que je vous aime, mon Louis, parce que vous êtes une des belles et généreuses rencontres de ma vie, et que j’espère bien que cette rencontre durera jusqu’au bout de notre chemin à tous les deux. De temps en temps je quitte Paris, mais je ne quitte ni ma famille ni mes amis. Mon cœur est toujours avec vous, vous le savez bien, Louis, n’est-ce-pas ? Mais l’œuvre que j’accomplis et dont vous verrez prochainement, j’espère, quelque nouvel échantillon, je sens parfois le besoin de laisser là Paris et sa criaillerie, plus éternelle que le beau mugissement de mon océan ; car je suis souvent las de votre ville et de voir tout ce qu’il peut écumer de sottise humaine sur la proue d’une idée.
Je vous aime du fond du cœur et je vous serre la main. »

Victor Hugo, En voyage, 1836