Contenu

Une identité hésitante

L’Ille-et-Vilaine est le plus « terrien » des départements bretons. Alors que la mer, la côte, « l’interface terre-mer » et les représentations de nature et de villégiature qui y sont associées construisent un archétype identitaire puissant des paysages de Bretagne, l’Ille-et-Vilaine, en raison de ses caractères géographiques particuliers (porte d’entrée de la Bretagne, espace côtier réduit et peu de reliefs marquants), de son histoire (sa relation avec le pouvoir central) et de sa langue (gallo plutôt que breton), est moins immédiatement associée aux attributs de la culture bretonne.

Des paysages vraiment bretons ?

Les représentations de l’espace et des paysages départementaux s’inscrivent dans ce contexte. En témoignent notamment les débats animés qui, durant les trois dernières décennies, ont porté sur le renouvellement du nom du département. Formé par l’apposition des noms des deux rivières qui le traversent du nord au sud, il est considéré comme peu valorisant, notamment à cause de la « Vilaine » dont le sens littéral donnerait une image péjorative à l’ensemble du territoire. D’autres arguments ont été avancés : le casse-tête pour construire un nom satisfaisant pour les habitants [1] et, surtout, l’absence de référence et de connexion immédiate « Ille-et-Vilaine » et « Bretagne » [2].

A l’instar de la Loire-Atlantique et des Côtes-d’Armor qui, respectivement, ont modifié leurs noms en 1957 et 1990, les instances départementales entament, dans les années 1990, des démarches pour donner à l’Ille-et-Vilaine une appellation correspondant davantage à ce qu’elle veut représenter. En 1989, « Marches de Bretagne » est proposée, mais la demande est refusée par l’État. En 2005, deuxième tentative, la population est consultée sur le nom de « Haute Bretagne » mais la proposition est largement rejetée… L’Ille-et-Vilaine reste donc l’Ille-et-Vilaine. En 2009, un audit [3] vient de nouveau questionner l’identité du département. Conclusion, l’Ille-et-Vilaine se sent réellement bretonne et est bien perçue comme telle. Mais dans un contexte de concurrence économique et touristique intense, il est nécessaire de le réaffirmer. Une marque « Haute Bretagne »[Guide de marque Ille-et-Vilaine, 2010]] est donc créée que désormais l’office du tourisme départemental accole, sinon substitue, au nom du département.

JPEG - 354.1 ko
Page d’accueil du site Internet du Comité départemental du tourisme d’Ille-et-Vilaine
Avec la photographie de la baie et du mont Saint-Michel (les photos de paysages mises en « une » pour représenter le département sont fréquemment renouvelées mais jamais situées), les expressions « Haute Bretagne » et « Bretagnissime » sont les termes les mieux mis en valeur sur cette page d’accueil du site du Comité départemental du tourisme. Le nom d’Ille-et-Vilaine n’apparaît que secondairement et la référence bretonne apparaît davantage que celle du département.
http://www.bretagne35.com/

Ce brouillage identitaire, des guides touristiques comme celui du Routard, l’avaient déjà relevé [4]

« L’Ille-et-Vilaine va être votre premier contact avec la Bretagne. Et d’emblée, une surprise : « Comment ! Pas d’enclos paroissiaux ? Pas de calvaires ? Remboursez ! » Pas de panique, ça vient. En remplacement des calvaires, ce département a bien des choses à proposer, et pas des moindres : Rennes, la capitale, séduisante ville d’art ; Saint-Malo, la miraculée, chargée d’histoire ; une côte superbe de Dinard au Mont-Saint-Michel ; des itinéraires insolites à travers une campagne charmante, jonchée d’églises et chapelles magnifiques (renfermant cent richesses et vitraux admirables), des châteaux romantiques, austères, orgueilleux, ruinés, enfin pour tous les goûts… »

Et il ne s’agit pas simplement ici du point de vue extérieur d’un rédacteur de guide touristique. L’écrivain rennais Jean-Claude Bourlès, dans Bretagne intérieure  [5], se faisait, au début des années 2000, l’écho de ce préjugé :

« La discussion s’orienta sur Rennes et l’Ille-et-Vilaine d’où je venais (…) Rengaine, crincrin, ma ville de naissance était-elle bretonne ? Vingt fois au cours de ce périple la question me fut posée. Chaque fois j’eus envie de répondre : « Ni plus, ni moins que moi », ce qui n’aurait certes pas manqué d’allure mais aurait pu passer pour de l’outrecuidance. Cette fois, je crus utile de reconnaître que l’Ille-et-Vilaine était le moins breton des départements bretons. Ce n’était d’ailleurs pas une contre-vérité, puisque le fait était déjà admis du temps de l’ancien évêché de Rennes. Frontière à plus d’un titre, mais aussi zone d’octroi, d’échanges commerciaux, donc de brassages sociaux, économiques et politiques, comment l’Ille-et-Vilaine, exposée par ses Marches aux influences françaises, aurait-elle pu fixer ses regards vers le seul et trop lointain ponant ? ».

Ces exemples sont significatifs : les représentations mentales des paysages du département restent empreintes d’un certain flou. Mais, en étant moins directement associées aux attributs de la culture bretonne, ces images sont aussi plus ouvertes, moins standardisées et parfois plus « modernes ». Ainsi, le déséquilibre de la production d’images entre Armor et Argoat, entre Bretagne côtière et Bretagne intérieure, si sensible dans les autres départements bretons, est ici moins dominant.

JPEG - 92.6 ko
Nombre d’occurrences de photos de paysages par départements « bretons » dans le moteur de recherche google-images
Les paysages d’Ille-et-Vilaine sont les moins photographiés des départements « bretons » (départements de la région Bretagne + Loire-Atlantique).

La côte exceptée, un déficit d’appellations

Les appellations historiques ou traditionnelles des « pays » d’Ille-et-Vilaine sont relativement peu nombreuses et, pour la plupart d’entre elles, suggèrent peu d’images de paysage.

JPEG - 1.7 Mo
Cartes des provinces historiques, pays traditionnels, noms de pays (Loi Voynet), appellations locales et touristiques…
Sources : Atlas de Bretagne / Atlas Breizh, 2011 ; Site Internet OT Haute-Bretagne Ille-et-Vilaine, DRAAF Bretagne

- Trois provinces historiques : les Pays de Saint-Malo, de Dol et le Pays rennais.
- Dix pays traditionnels : Clos Poulet, Poudouvre, Brocéliande (Pays de Saint-Malo) ; Clos Ratel, Dolois (Pays de Dol) ; Pays de Rennes, Coglais, Vendelais, Guerchais (Pays de Rennes)
S’y ajoutent des appellations moins usitées comme celles de Pays de Redon, de Pays pourpré.
- Sept pays « Loi Voynet » : Pays de Saint-Malo, de Fougères, de Rennes, de Brocéliande, des vallons de la Vilaine, de Vitré-Porte de Bretagne, de Redon et Vilaine.
- Des appellations touristiques : Haute Bretagne, côte d’Émeraude, Rance maritime, Baie du mont Saint Michel, marais de Dol, Bretagne romantique…
- Les petites régions agricoles (PRA) : marais de Dol, polders du Mont-Saint-Michel, littoral breton nord, Bretagne centrale, région centrale, pénéplaine bretonne sud.

Les appellations dites de « provinces historiques » du Pays rennais, de Dol et de Saint-Malo partagent grossièrement en trois le territoire d’Ille-et-Vilaine.
Au nord, la côte répartie entre les pays de Saint-Malo et de Dol, se distingue par un nombre plus important d’appellations locales. Au nord-ouest, de Cancale à Saint-Briac, les territoires côtiers sont subdivisés en trois entités : « Le Clos Poulet » entièrement en Ille-et-Vilaine, « Le Poudouvre » et, au bord de la Rance, le « Clos Ratel » dont l’essentiel déborde à l’ouest dans les Côtes-d’Armor [6]. Ces dénominations anciennes et traditionnelles ont été concurrencées plus ou moins récemment par des appellations touristiques. La « Côte d’Émeraude », première du genre, est inventée à la fin du XIXe siècle et désigne aujourd’hui l’ensemble compris entre la pointe du Groin et le cap Fréhel (Côtes d’Armor) [7]. Son succès a rendu en partie obsolètes les appellations anciennes. Depuis peu, une nouvelle appellation « Val de Rance ou Rance maritime » vient compléter les dénominations côtières.
Plus à l’est, les toponymes « baie du Mont Saint-Michel » et « marais de Dol » qui désignent simplement des sites et des paysages bien localisés et dont la notoriété n’est plus à faire, affinent l’image des paysages du pays de Dol. L’expression « Bretagne romantique » (à la fois communauté de communes et désignation touristique) vient quant à elle plus ou moins recouvrir cette partie de territoire en englobant plus au sud la région de Combourg. Référence à François-René de Chateaubriand, elle renvoie à des images de paysages sublimés par la littérature du XIXe siècle et le mouvement romantique dont les environs du château de Combourg sont pourtant l’unique expression.

Le reste du département s’inscrit dans un vaste ensemble moins différencié. Dans le Pays rennais, la notoriété et le pouvoir d’identification des appellations traditionnelles de « pays de Rennes » « Coglais » [8], « Vendelais », « Guerchais » restent à évaluer, d’autant qu’elles semblent peu reprises pas l’édition touristique départementale et nationale.

Certains pays (Loi Voynet) et communautés de communes ont jugé utile, pour une meilleure visibilité, d’attacher leurs noms à une référence identitaire ou patrimoniale (« Pays de Vitré – Porte de Bretagne », « Pays de Brocéliande », « Pays de la Roche aux fées ») ou se sont appuyés sur des termes géographiques (Les pays des « vallons de la Vilaine », les communautés de communes du « Val-d’Ille », du « Pays de Moyenne Vilaine et Semnon »).


[1] En 2011, le journal Ouest-France lance un concours d’idée auprès de ses lecteurs pour trouver un nom aux habitants d’Ille-et-Vilaine (Breizh-Illiens arrive en tête, suivi de Ille-et-Vilainois). Cette démarche a été relancée début 2013 par le Conseil général qui, au terme d’un travail d’experts et d’une consultation de la population, déterminera, par un vote de l’Assemblée, le gentilé des habitants du département.

[2] Depuis la rédaction de cet article, en avril 2014, « Brétillien » a été choisi par les élus du Conseil général comme gentilé des habitants d’Ille-et-Vilaine (juin 2013)

[3] Portrait identitaire : Ille-et-Vilaine, Comanaging, 2009. Les conclusions de cet audit sont consultables sur le site du département

[4] Bretagne nord (Guide du Routard), Hachette, 1988.

[5] Bretagne intérieure / Jean-Claude Bourlès (Petite bibliothèque), Payot et Rivages, 2001.

[6] La Rance délimite le Clos Poulet et le Poudouvre. Le Clos Poulet désigne un territoire compris entre la Rance et la baie du Mont-Saint-Michel. Son nom désignerait à la fois sa quasi-insularité (clos) et dériverait du premier nom de Saint-Malo (pour Aleth). Le Poudouvre, « pays des eaux » en gallo, est une ancienne subdivision de l’Évêché de Saint-Malo. L’étymologie du Clos Ratel semble moins renseignée.

[7] L’appellation « côte d’Émeraude » est pour la première fois utilisée en 1894 par Eugène Herpin (1860-1942), avocat et historien dinardais. Construit sur le modèle de la « côte d’Azur », l’expression, créée pour accompagner le développement touristique de la côte, a connu un très grand succès et s’est depuis imposée (un parc naturel régional Rance - côte d’Émeraude est actuellement en projet) aux côtés de celle de « baie du Mont-Saint-Michel ».

[8] La communauté de communes du Coglais a associé son nom à celui de Marches de Bretagne, plus médiatisé et géographiquement localisé.