Contenu

Les marais de Dol, vus par Victor-Eugène Ardouin-Dumazet, 1903


« Une visite des polders est fort intéressante ; j’ai parcouru aujourd’hui les terrains nouvellement conquis et les marais de Dol. Le paysage est ample et majestueux par la simplicité et l’horizontalité de ses lignes, comme par profonde solitude. En dehors des grandes fermes où se centralisent les travaux d’exploitation de chaque polder, il n’y aucune habitation. Ces fermes, construites sur de vastes plans, alimentées d’eau amenée des collines voisines, présentent un ordre et un aménagement bien rares en Bretagne ; un bétail superbe remplit les étables. Tout autour, les champs disposent leurs damiers entre les levées de polders, celles-ci sont elles-mêmes livrées parfois à la culture, l’asperge y prospère. On a sous les yeux un paysage agricole qui rappelle, avec la variété en plus, les riches contrées du Nord, Picardie et Flandre. Tout autre est l’aspect du marais de Dol. La conquête du sol y étant bien plus ancienne, la propriété y étant plus morcelée, on sent davantage l’intensité de la vie humaine ; les champs, de moyenne étendue, sont entourés d’arbres : frênes, saules, peupliers.

A l’est, les terres reconquises sont bordées par une haute falaise granitique allant de Roz-sur-Couesnon aux abords de Dol. Cette falaise, couverte de beaux châtaigniers et de chênes, est longée par une route où les maisons se suivent presque sans interruption, maisons de granit, dont beaucoup, d’apparence cossue, sont fleuries de géraniums et de roses trémières. Des arbres surchargés de fruits, quelques noyers, ombragent les jardins et peuplent les vergers.

(...)

Mais le charme de Dol est la vue immense qu’on découvre de la petite place entourant la halle et ornée de deux vieilles colonnes. Par une grille on aperçoit la grasse campagne des marais, prés plantées de grands arbres dominées par la haute butte du mont Dol, qui fut longtemps, comme le mont Saint-Michel, une île dans la grève.

(...)

Le point culminant est un mas de granit surplombant la falaise au nord. De là, on a une merveilleuse vue sur un paysage grandiose. Au premier plan, sous les pieds, l’immensité des marais de Dol, mer de verdure où le feuillage argenté des saules plantés en bordure formerait l’écume des vagues au milieu des flots sombres représentés par la ramure des frênes, des peupliers et des pommiers. Puis la mer, la vraie mer, étincelante, ouverte entre la pointe de Cancale, bordée d’îles, la longue côte de l’Avranchin, la pointe sombre de Carolles et, très distincte, Granville sur son rocher. Le mont Saint-Michel se projette, d’une blancheur apaisée, à la limite des flots bleus de l’Océan et de la nappe verte des marais. A l’est, au sud, à l’ouest, c’est comme une forêt sans fin, formée par les bordures des champs et les pommeraies qui font de cette partie de la Normandie et de la Bretagne, de Mortain à Dinan, de Saint-Malo à Fougères, un interminable bocage. Du milieu des arbres pointent les flèches d’églises, la cathédrale de Dol se détache toute entière sur ce fond vert et paraît le centre de l’immense tableau. »

Voyage en France, Tome 5, Berger-Levrault, 1893-1921